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4 janvier 2014 6 04 /01 /janvier /2014 10:41

Le temps est gris.

Il pleut.

Le thermomètre est en baisse. Le baromètre aussi. Mon chat est parti courir la souris et mon frigo est dévasté. Mon fils chéri a tout bouffé sur son passage. Il n'a laissé qu'un vieil os de poulet, seul vestige de la splendeur d'une bestiole déplumée. Il n'a pas eu la force de le jeter à la poubelle et le garde précieusement au frais dans l'attente de jours meilleurs. Les voisins se terrent dans leur maison. Les éboueurs viennent de passer, emmenant les déchets de trois jours d'activités humaines.

Je transite du canapé au fauteuil sans puiser au fond de moi la force d'allumer la télé.

Je m'emmerde.

Vivement ce soir qu'on se couche ! Heureusement, à la vitesse où la luminosité perd de sa force la nuit est proche. Il doit bien rester un fond de bouillon de volaille déshydraté et un vieux quignon de pain dur. Je suis un SDF. Sans dynamisme forcené.

J'oubliais ! Mes voisins de presqu'en face m'ont chargé d'une mission délicate. Veiller sur leur maison durant leur absence.

Ils sont partis au ski. Lorsque l'on habite un pays tempéré et une maison close, pourquoi aller se mettre le cul dans la neige, les doigts dans la glace et le nez dans le givre ? C'est froid la neige, c'est blanc et ça fond sous la langue. Les homos frigoris marchent avec des planches en bois ou des raquettes de tennis aux pieds, ils avancent avec des canes d'aveugles, dévalent des pentes montées et remontées après des heures de queue. Le soir, après la chasse à l'ours, autour d'un feu de camp, sous l’œil narquois des meutes de loups qui rodent, ils boivent du vin chaud emmitouflés dans des couvertures attendant les secours de chaussettes sèches. Les plus chanceux vont repartir dès les premiers jours avec une jambe dans le plâtre couleur locale, les autres attendront la fin du séjour pour soigner leurs lèvres gercées et leurs courbatures. A tout bien réfléchi, la neige est un fléau, les glaciers une malédiction, vivement l'accélération du réchauffement climatique. Le génie humain construira une autoroute bordée de palmier sur les pentes du mont blanc. Le navet remplacera le névé, le compère détrônera la congère, la ratatouille supplantera la raclette, le salopard exterminera le savoyard.

Donc, puisque j'ai accepté cette mission délicate, je m'en acquitte avec brio et une certaine aisance intellectuelle1. J'exerce une pression psychologique sur l'hypothétique cambrioleur. Dés son approche, il sent sur les épaules, le poids de ma réprobation et de mon hostilité morale.

Dernier regard vers la maison de mon voisin presqu'en face et je vais m'infiltrer entre mon matelas et ma couette.

Un camion s'arrête. Aussitôt aux aguets j'active le mode « attention soutenue ». Gros camion de livraison. Je peux légitimement me demander « qui livre mon voisin à une heure aussi tardive ? », et aussi « à quelle heure vais-je enfin pouvoir me coucher ? »

A gros camion, gros chauffeur. Un homme bedonnant avec un survêtement rouge et un bonnet de nuit s'extrait tant bien que mal de la cabine. Il s'approche de la porte d'entrée, vérifie la fermeture des fenêtres. Rassuré, il sort une grande échelle de la remorque et entreprend de monter sur le toit.

Intrigué par le manège, je ne téléphone surtout pas à la police déjà débordée par le contrôle du tabagisme passif et le trafic de timbres poste.

Mon homme rouge essaye de rentrer dans la maison en passant par la cheminée. Erreur grossière, l'étroitesse du tuyau est un obstacle dans lequel le ventre de l'individu ne peut s'infiltrer. J'ai rarement vu une mine aussi déconfite chez un voleur. Il agite ses bras, se prend la tête, souffle, tape dans une tuile et redescend. Il repart pour un tour de maison et finit par s’appuyer sur une roue de camion.

Dans un grand moment d'humanité et de tendresse envers la souffrance de mon prochain, fût-il un voleur, j’entrouvre ma fenêtre et prend langue avec le monsieur. Il m'explique avec un fort accent du nord et une haleine imbibée à la vodka, qu'il a trois paquets à livrer chez mes voisins, qu'il est à la bourre, que d'habitude il passe par la cheminée mais depuis qu'il se laisse aller à manger dans les fast food, sa sangle abdominale a épaissi. En fait, c'est un voleur à l'envers. Il s'introduit dans les maisons par effraction pour y amener de la marchandise.

« Monsieur, vous me paraissez sympathique et honnête, je pourrais peut-être vous confier les paquets ? ». Je suis surpris par la clairvoyance de cet homme. Derechef, j'opine. Je l'invite à entrer les bras chargés.

Tous les spécialistes de la livraison à domicile vous le diront, il faut vérifier l'état de la marchandise et des emballages.

Une boite de foie gras, une poche de chocolats, une bouteille de champagne. Il ne s'emmerde pas le voisin ! Surtout que je viens de dîner d'un bouillon clair et de pain sec et que je vois monter la bave aux lèvres de mon interlocuteur. Je sens nos yeux s'humidifier de larmes chaudes et nos estomacs pleurer le vide sidéral.

« Vous mangerez bien un morceau ? Monsieur... »

« Noël, appelez-moi Noël. »

La bouteille est petite, le foie gras très diminué par la cuisson. Heureusement Noël est un homme de ressources. Il replonge dans son camion et revient avec des nourritures terrestres et des jouets pour nous divertir. A la deuxième bouteille de champ, monter un circuit de voitures électriques est un jeu d'enfants, à la troisième bouteille, on essaye des panoplies de Zorro et superman, à la quatrième on entame une partie de foot avec un ballon signé Anelkaka. Puis tout s'enchaîne, la danse des canards, les parties de Mario-kart, la tire au pistolet laser, les expériences du petit chimio terroriste, la poupée gonflable, la luge finale. Le gros dodo réparateur des enfants sages.

Le lendemain, on zappe les douze premières heures de la matinée et Noël m'interroge en fin d'après midi.

« On est quel jour ? »

« Le vingt cinq décembre, pourquoi ?»

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