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9 décembre 2014 2 09 /12 /décembre /2014 16:27

Le maire de Trouduc sur Fistule m'a invité au salon du livre de sa charmante commune. La Fistule, affluent bien connu de la Scène, lieu où il fait bon pique-niquer avec du pain et du vin, alimente les fantasmes et coule avec vaillance entre la fesse droite et la fesse gauche, les deux monti culs points culminants d'un paysage à la végétation foisonnante.

Monsieur le maire, les deux pieds dans la bouse et la tête près du bonnet, régulièrement réélu depuis la dernière guerre grâce à des pots de vin des négociants du village avec l'appui du curé pédophile, l'abbé Lard, organise cette manifestation culturelle, en marge de la foire aux bestiaux. La salle des sports municipale accueille dans un décors réaménagé les glorieux participants. Une bonne centaine, dont un certain Piga, auteur à succès qui se la pète avec des livres qui ne font rire que lui.

Les locomotives sont nombreuses et assurent la publicité du rendez vous. On distinguera la machine à charbon, qui dégage de la fumée et de la poudre aux yeux, du matériel à gros tirage, Dan Brun. La ligne à grande vitesse, Bernard Henri, adepte du commerce triangulaire, Paris caisse enregistreuse, Tripoli et Kiev. La micheline, malheureusement encore en service, qui a beaucoup tiré et peu tracté. La micheline s'appelle Madeleine.

La presse est là, aussi, bien sûr. « La rumeur de Trouduc », le journal fécal, dont la place dans les fosses d'aisance en font un accessoire toujours imité mais jamais remplacé. Sa devise, l'information surtout, la rumeur partout.

Le grand jour, car chaque jour est un grand jour, surtout en été, l’intelligentsia du coin est au rendez vous de la culture. Tous derrière le maire qui essaye de couper le ruban inaugural avec des ciseaux rouillés criant la douleur du métal oxydé , ils pénètrent en rangs serrés dans le Panthéon livresque de la commune.

Les auteurs prennent place. L'espace est restreint. 60 centimètre de table par personne. Le souffle de l'écriture ne se mesure pas à la largeur des épaules, mais quand même. Un qui en a le souffle coupé, c'est Piga. Il est coincé entre une armoire à glace du genre normande. Son double menton lui tombe sur les seins qui lui tombent sur le bide qui lui tombe sur les cuisses. Dés sa mise en place elle est confrontée au seul problème qui lui ait pourri sa vie, va-t-elle caler son énorme poitrine sur la table ou sous la table ? Sur la table c'est plus confortable mais il ne reste plus de place pour les bouquins, sous la table elle est pliée en deux et moins à l'aise pour dédicacer. Sur la droite de Piga se tient le plus grand auteur du salon, un mètre quatre vingt dix huit. Et aussi le plus gros, cent trente cinq kilos. Piga a du rétrécir son thorax pour se faufiler à sa place. Il a mis ses livres sur la tranche histoire de les caser tous. Lorsque ses deux voisins aspirent, Piga expire.

Les visiteurs tournent autour des auteurs. Ils ne sont pas comme les indiens, les vrais, ceux d’Amérique avec plein de plumes partout, qui tournent autour du pot en se faisant massacrer par des winchesters aux 400 coups. Les visiteurs tournent dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Ils trottent à la vitesse des minutes pendant des heures. Ils regardent les livres, vérifient que la photo de la quatrième de couverture correspond au visage de l'écrivain assoiffé de signature. Le promeneur repose le livre et prend congé d'un sourire gêné. L'auteur rengaine son stylo.

Piga, lui, ne peut pas dégainer son stylo. Sa voisine de gauche est droitière et son voisin de droite est gaucher. Quand ils dédicacent de conserve, Piga se réfugie sous la table où il se retrouve coincé entre les genoux du monsieur et les cuissots de la dame. Ils se parlent à travers le conduit auditif de leur voisin du milieu même s'il n'est pas du même milieu. L'homme converse près de l'oreille droite, le son sort par l'oreille gauche, traduit par la voisine qui répond dans l'oreille gauche. Ce n'est pas le moment de baisser pavillon. La boite crânienne à peu près vide de Piga sert de caisse de résonance, pas de raisonance.

Lorsque les deux voisins vont évacuer leur stress dans les latrines du lieu, soigneusement nettoyées par le garde chasse qui ne fait aucune différence entre la bouteille de javel et celle de pastis adepte de la journée sans papier, Piga peut respirer et reprendre son souffle. Il se consacre tout entier à ses lecteurs. Lecteurs, vous avez dit lecteurs. Quels lecteurs ?

Le gamin mal élevé qui essuie ses doigts sales sur la couverture, la mamie presque aveugle qui cherche la sortie et tombe sur Piga, celui qui a confondu la photo de Jean d'Ormesson avec ce médiocre écrivain, l'homme qui fait semblant de lire en tenant l'ouvrage à l'envers, la femme qui trouve que le texte manque d'image, le couple qui acheté cinq bouquins et qui n'a plus de sous pour le sixième, ceux qui se promettent de repasser.

Au retour des deux voisins, une femme se précipite. Elle a lu « Ma vie une aventure » et elle a rencontré son mari, puis elle a acheté « Ma vie une suite d'aventure » et elle a eu son premier enfant, maintenant elle veut absolument se faire dédicacer « Ma vie une devanture » afin de connaître son premier orgasme.

C'est le mec de droite qui s'y colle.

A la fin de la journée je vois le pauvre Piga téléphoner fébrilement à sa femme, une petite brune à la poitrine engageante, au fessier aguicheur et au sourire ravageur, pour qu'elle vienne lui acheter un livre, malheureusement elle ne le verra pas car l'homme du milieu a disparu de la circulation écrasé par la notoriété de ses confrères.

En ce qui me concerne, j'ai quitté le salon les bourses pleines de dollars, des ampoules aux doigts à force d'écrire et un rendez vous avec la femme de Piga qui en a marre de gâcher sa belle jeunesse avec ce mec sans histoire.

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