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3 février 2015 2 03 /02 /février /2015 09:20

Ce matin je vais au cimetière faire un brin de causette avec papy Piga. D'habitude j'évite les cimetières. Je les trouve moche. Les monuments sont souvent tristes, les fleurs artificielles et les chagrins aussi. Je n'aime pas le gravier gris où poussent de rares herbes folles, mauvaises par définition. Mon papy est logé entre deux familles. Ses voisins: la famille Villeneuve et la famille Rochelle. Elles ont mis le paquet dans le matériel et la déco. Du marbre avec inscriptions en lettres dorées. Le marbre brille comme celui d'un hall de banque. Je suppose qu'un esclave vient l'astiquer tous les matins. Il aimerait décoller un peu d'or des lettres et les revendre au marché noir, mais il n'a pas le temps tant son travail l'absorbe. Les morts ça n'attend pas. Il n'oublie pas de mettre des fleurs partout. Des en plastique qui dépérissent mais ne fanent pas. Le plastique c'est bien, il est presque éternel, plus que les défunts. Une sorte de gaspillage de décoration. Notre homme se console, les conservateurs utilisés dans les aliments sont stockés dans les corps et rallongent la vie souterraine. Vive le progrès et les produits chimiques ! Heureusement des fleurs naturelles s'épanouissent dans un vase de terre. Sûrement un cadeau posthume de parents bien intentionnés passés depuis peu.

Au milieu de ce déferlement de bon goût et de couleurs la tombe de mon papy fait tristounette.

Personne alentours. Je pique les fleurs et le vase. Je pique aussi un reste d'eau dans une écuelle et décore le caveau de mon ancêtre. Papy Piga commence à avoir fière allure. Ce serait bien la première fois. En fait, je l'ai très peu connu. C'était un homme de la guerre. Il a fait les hôpitaux de la première et les camps de prisonniers de la seconde.

Quand on évoque les morts, on parle des cendres. Chez les Piga, pas question d'incinération. Mon papy était du bois dont on fait les zéros mais pas du bois qu'on brûle. « De quel bois je me chauffe? » pas du sien en tout cas. C'était plutôt une éponge bien imbibée du style « gueule de bois ». Donc son intégrité physique a été respectée.

Au niveau des idées, il en était resté à l'ancien régime quand les rois qui avaient la tête près du bonnet l'ont perdue. La tête en l'air a précédé la tête dans le sac. La démocratie était, pour lui, un concept dont il n'a jamais compris le fonctionnement. Alors, finir dans une urne...

Dans sa jeunesse florissante mon grand père était agriculteur. Il faisait pousser les navets et comme c'était un expert, il a bien réussi. Ma grand mère était femme d'agriculteur. Elle tenait leur pauvre maison, passait le chiffon, cuisinait une maigre soupe aux légumes du jardin, retournait la terre du terrain vague, lavait les guenilles.

Le dimanche, ils invitaient le curé qui, en échange d'une nourriture spirituelle, s'empiffrait des produits de la terre. Tard, le soir, ma grand mère le ramenait dans une brouette, Puis elle montait son mari dans la chambre du premier étage et se mettait à la vaisselle.

Mon grand père était très avare. Un sou était un sou et un franc était un franc, cette ancienne monnaie spontanée. Donc, il économisait sur tout. Il suçait ses bouchons de vin pour ne rien perdre de la piquette infâme servie aux repas, il raclait le papier d'emballage de beurre jusqu'à se tartiner de l'aluminium sur le pain rassi. Mais, chaque pièce utilisée rejoignait ses copines au fond d'un bas de laine caché...Petit j'essayais de lui faire cracher le morceau, tache aisée pensais-je à tort en fonction de ses ratiches manquante. Rien il n'a jamais rien dit. Ma grand mère ne devait pas être une grande calineuse. Elle ne lui a pas roulé la pelle du 18 juin et n'a pas eu plus de succès, sauf de se faire engrosser une fois par ans, par besoin hygiénique sûrement. Plus triste, elle n'a pas réussi à piquer les sous du vieux et aller se faire dorer la pilule sous le soleil. Elle n'y a même pas pensé. Courage et abnégation, ils étaient fauchés comme les blés, consolation pour des paysans, mais ils économisaient pour être plus fauchés encore.

A la fin de sa vie, papy Piga a choppé Alzheimer. Au début, il déconnait de la cafetière, puis, oh la vache ! Ça a été de mal en pie. Il a complètement oublié sa vie de merde et en particulier la planque du bas de laine. Ses enfants ont bien essayé de le stimuler en le trimbalant du dedans au dehors, guettant un signe de reconnaissance, une lueur dans ses yeux reflet visuel d'espèces sonnantes. Ce fut le seul moment où sa progéniture s'est occupé de lui. En vain.

Après sa mort, j'ai vu mes parents et mes oncles et tantes chercher dans les coins et recoins. La ferme a été démontée pierre par pierre. Il aurait été dommage qu'un misérable portugais trouve le trésor par hasard en faisant des travaux.

Finalement personne n'aimait ce mec, encore moins depuis l'épisode du bas de laine qui a nourri les fantasmes d'une vie plus riche.

Finalement, je ne vois pas très bien ce que je fais ici.

Je prends les fleurs que j'avais piquées à ses voisins de caveau, elle seront bien mieux sur mon buffet.

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Published by PIGA - dans HUMOUR
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