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22 mai 2015 5 22 /05 /mai /2015 16:06

Aujourd’hui c’est fête. Mon voisin de soixante-cinq ans part à la retraite. C’est une performance, car chez un homme, arriver à cet âge avancé est suffisamment rare pour être signalé. En plus, comble de bonheur, il n’est pas encombré de sa femelle, il est veuf. Ce n’est pas encore un VVF, vieux veuf fatigué, mais peut-être que ça viendra, j’espère que ça viendra, car le vieux veuf a été une espèce en voie de disparition, au bord du gouffre de l’éradication.

À la fin du XVIIe siècle de nombreux troupeaux de vieux veufs broutaient librement les champignons hallucinogènes et buvaient aux fontaines de vins de pays dans les plaines du val de Loire ou du Bordelais. Mais après la Révolution française, son ennemie jurée, la vieille veuve pleurnicharde a pris du poil de la bête. Nourrie par un sentiment de revanche et une volonté dominatrice, animée du sentiment chromosomique de la toute-puissance elle a commencé l’anéantissement du paisible pauvre vieux veuf.

Une monstruosité, je veux dire, un crime contre l’humanité. Au fil des ans, le vieux veuf a pratiquement disparu de la surface du pays.

Au début des années cinquante il restait quelques spécimens éparpillés dans la verte cambrousse. Ils ont été parqués dans des enclos où ils ont subi une véritable Bérézina physique et intellectuelle. Le vieux veuf ne se reproduisait plus.

Les années soixante-dix allaient inscrire le vieux veuf dans les pages encore vierges des homo sapiens disparus. Tel l’homme de Néandertal notre connaissance du vieux veuf tiendrait dans les mains des archéologues au cours de fouilles dans des caves encombrées d’ossements de poulets et de poêle à frire cabossées.

Heureusement, dans les années quatre-vingt-dix, des hommes et des femmes courageux ont bâti des zoos de retraite, sortes de maisons closes, afin de sauvegarder les derniers individus et d’essayer de se lancer dans l’insémination artificielle. Le succès ne s’est pas fait attendre. Bientôt des jeunes veuves, moyennant un prix modique, ont pu se presser devant les grilles et jeter des cacahuètes aux vieux mâles souvent assis. Le sperme du vieux veuf s’est remis à couler d’abord très aqueux, genre pipi de chat, puis plus épais, genre sauce béchamel.

Depuis les années deux mille, et compte tenu des progrès de la médecine et de la bienveillance des veuves, le jeune veuf peut caresser l’espoir de devenir vieux. Mais il faudra pour lui, rester vigilent car jamais la vieille veuve ne voudra partager intégralement sa longévité. Elle y veille personnellement, armée de son dentier en céramique, de sa canne en kevlar et de son fauteuil roulant à cinq vitesses chaussé par Micheline et carrossé par Bertine.

Le jeune retraité a terminé sa carrière (appelons ainsi le chemin vicinal qui mène de peu de chose à pas grand-chose) dans l’Éducation nationale où, heureusement pour lui, il n’exerçait pas la fonction d’enseignant mais d’intendant. L’intendant, c’est ce personnage affable, qui tel saint Pierre possède toutes les clés sauf celle de son coffre-fort, sorte de citadelle en acier blindé dont la porte ne s’ouvre que pour les rentrées d’argent et reste obstinément fermée aux retraits.

Qui paie ? Pas moi ! Sont les mots orgasmiques de l’intendant en pleine dépression budgétaire lorsque la fin de l’année approche et que les crédits diminuent. Qui paie ? Pas moi ! sont les mots appris lors de stages de remise à niveau où l’on met en garde l’intendant contre le bas peuple dispendieux contrairement à lui, grand argentier de la couronne et gardien inflexible de la porte blindée de son bureau. La félicité comptable est à ce prix qui, d’ailleurs, n’a pas de prix car qui paie ? Pas moi !

Mais l’intendant c’est aussi la cantine, rebaptisée restaurant scolaire eu égard à la modernisation des mots avant celle des locaux. Là aussi, il est le gardien de l’équilibre nutritionnel et budgétaire. L’intendant se venge des mauvais traitements de sa maman en imposant des épinards dont le succès gastronomique ne se dément pas ou des choux de Bruxelles dont l’odeur alléchée concurrence celle de l’usine de pâte à papier la plus proche.

Les élèves ont reçu des parents une éducation alimentaire frappée au coin du bon goût. Pour eux, la mer est peuplée de poissons panés, les bâtons de surimi se trouvent sous les rochers, le bœuf haché broute dans les verts pâturages, le poulet pond des nuggets. Imaginez leur surprise lorsque les pauvres enfants découvrent une arête dans le lieu noir ou un os dans un volatile.

L’intendant, c’est encore cet individu qui gère les locaux et les impondérables travaux dont les retards systématiques égayent les rentrées décalées. La peinture qui sèche à la première sonnerie, la bétonnière qui se met en route à la seconde, le marteau-piqueur qui vibre à la récrée, les chants joyeux des ouvriers du bâtiment pendant le cours de musique, la perceuse qui résiste au béton vibré, le semi-remorque qui défonce les terrains de sport, la nacelle qui brise les vitres du premier, les hurlements du contre-maître au bord du burn-out.

L’intendant, c’est encore et toujours le réceptacle des mauvaises nouvelles du matin. À l’aube naissante, il y a toujours un prof qui a mis la photocopieuse en panne. Bourrage et débourrage sont les deux mamelles de la vache à traire les feuilles blanches noircies des maux et des cris. Le prof se tire comme un loqueteux laissant au suivant le soin de se faire tancer par l’intendant à qui il annonce la victoire de la bête électronique sur le muscle cérébral. Il y a aussi l’enseignante surgelée confinée dans sa salle de classe orientée au nord et dont le radiateur a explosé pendant la nuit.

Dès huit heures, le chef de l’enseignement du savoir national arrive avec la liste des travaux à mettre en œuvre dans son appartement de fonction. Sa fonction requiert un logement gratuit pour lui, mais payant pour les autres. Évidemment, les charges sont financées sur le dos de l’établissement.

À huit heures dix, la cuisine ronge son frein, la livraison de poisson est en retard. Le colin s’est fait la malle au pied de la colline. Heureusement le ravioli en boîte, triomphe de la gastronomie italienne, qui a vocation à remplir les estomacs le vendredi soir devant un frigo vide de sens et d’espérance, va sauver la situation.

À huit heures et quart, tous les élèves sont rentrés dans les classes, tous les profs sont planqués derrière les élèves, tous les administratifs sont couchés sous leur bureau, l’intendant peut alors rejoindre sa tanière et s’affaler sur son fauteuil à bascule devant son ordi branché sur « Candy crash ».

Le téléphone sonne alors, strident comme une sirène de pompiers, c’est une mère d’élève, qui, ayant maintenant tous les droits, conteste la facture de la demi-pension. Elle trouve le coût trop élevé, les repas pas à la hauteur, le papier non recyclable et l’enveloppe d’une drôle de couleur. Elles sont timbrées, l’une au tarif lent, l’autre au tarif xanax.

Aujourd’hui c’est fête. Mon voisin, ex-intendant, ne connaîtra plus l’adrénaline de la rentrée scolaire, l’effervescence de la préparation budgétaire, l’émoi du compte financier, les joies de la cuisine collective, les subtilités de l’administration des agents.

Il va pouvoir s’investir totalement dans les rapports de bon voisinage, les sourires de complaisance, la gestion des conflits, les négociations avec le concierge, participer à la manifestation en faveur d’une journée sans voisin.

Un autre métier commence non rémunéré, exempte de charges sociales mais rempli de charges émotionnelles.

La charge est le poids des ans.

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