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1 octobre 2015 4 01 /10 /octobre /2015 17:12
Faire Salon...

Le maire de Trouduc sur Fistule m’a invité au Salon du livre de sa commune enchanteresse. La Fistule, affluent bien connu de la Scène, lieu où il fait bon pique-niquer avec du pain et du vin, alimente les fantasmes et coule avec vaillance entre la fesse droite et la fesse gauche, les deux monti culs points culminants d’un paysage à la végétation foisonnante.

Monsieur le maire, les deux pieds dans la bouse et la tête près du bonnet, régulièrement réélu depuis la dernière guerre grâce à des pots-de-vin des négociants du village avec l’appui du curé pédophile, l’abbé Lard, organise cette manifestation culturelle, en marge de la foire aux bestiaux. La salle des sports municipale accueille dans un décor réaménagé les glorieux participants. Une bonne centaine, dont un certain Piga, auteur à succès qui se la pète avec des livres qui ne font rire que lui. Les locomotives sont nombreuses et assurent la publicité du rendez-vous.

On distinguera le Maire en personne, poète à ses heures qui ne rime à rien mais perd ses vers, un Victor qui n’a d’Hugo que la queue, un journaleux, poil au nœud, une machine à café xénophobe anti blanc, une bouteille de vin blanc, xénophobe anti noir, la tenancière du bar-tabac presse, qui rature des essais non transformés, une oie sauvage à la plume à la penne, un homme aux gros caractères, un homme de lettres, le facteur. Sont présents de sinistres inconnus, les barbouilleurs du dimanche et les vers correcteurs du lundi. Sont encore présents, et ce n’est pas un cadeau les écrivains inconnus, mais moins sinistres, qui rallument la flamme du chapitre triomphal sous l’arc de l’inspiration. La presse est là, aussi, bien sûr. « La rumeur de Trouduc », le journal fécal, dont la place dans les fosses d’aisance en fait un accessoire toujours imité mais jamais remplacé. Sa devise, l’information surtout, la rumeur partout.

Le grand jour, car chaque jour est un grand jour, surtout en été, ivre de livre, l’intelligentsia du coin est au rendez-vous de ce moment rare où la culture rejoint l’agriculture, où la nourriture terrestre embrasse la nourriture spirituelle. Tous derrière l’amère mère du maire ancienne grande résistance aux assauts répétés du vieux vicieux de la maison de retraite, qui essaye de couper le ruban inaugural avec des ciseaux rouillés criant la douleur du métal oxydé, ils pénètrent en ordre dispersé mais en rangs serrés dans le Panthéon livresque de la commune.

Les auteurs prennent place. L’espace est restreint. 60 centimètres de table par personne. Le souffle de l’écriture ne se mesure pas à la largeur des épaules, mais quand même. Un qui en a le souffle coupé, c’est Piga. Il est coincé entre une armoire à glace du genre normande. Son double menton lui tombe sur les seins qui lui tombent sur le bide qui lui tombe sur les cuisses. Dès sa mise en place elle est confrontée au seul problème qui lui ait pourri sa vie, va-t-elle caler son énorme poitrine sur la table ou sous la table ? Sur la table, c’est plus confortable mais il ne reste plus de place pour les bouquins, sous la table elle est pliée en deux et moins à l’aise pour dédicacer. Sur la droite de Piga se tient le plus grand auteur du salon, un mètre quatre-vingt-dix-huit. Et aussi le plus gros tirage, cent trente-cinq kilos. Piga a du rétrécir son thorax pour se faufiler à sa place. Il a mis ses livres sur la tranche histoire de les caser tous. Lorsque ses deux voisins aspirent, Piga expire.

Les visiteurs tournent autour des auteurs. Ils ne sont pas comme les Indiens, les vrais, ceux d’Amérique avec plein de plumes partout, qui tournent autour du pot en se faisant massacrer par des winchesters aux 400 coups. Les visiteurs tournent dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Ils trottent à la vitesse des minutes pendant des heures. Ils regardent les livres, vérifient que la photo de la quatrième de couverture correspond au visage de l’écrivain assoiffé de signature. Le promeneur repose le livre et prend congé d’un sourire gêné. L’auteur rengaine son stylo. Piga, lui, ne peut pas dégainer son stylo. Sa voisine de gauche est droitière et son voisin de droite est gaucher. Quand ils dédicacent de conserve, Piga se réfugie sous la table où il se retrouve coincé entre les genoux du monsieur et les cuissots de la dame. Ils se parlent à travers le conduit auditif de leur voisin du milieu même s’il n’est pas du même milieu. L’homme converse près de l’oreille droite, le son sort par l’oreille gauche, traduit par la voisine qui répond dans l’oreille gauche. Ce n’est pas le moment de baisser pavillon. La boîte crânienne à peu près vide de Piga sert de caisse de résonance, pas de raisonance. Lorsque les deux voisins vont évacuer leur stress dans les latrines du lieu, soigneusement nettoyées par le garde-chiasse qui ne fait aucune différence entre la bouteille de javel et celle de pastis adepte de la journée sans papier, Piga peut respirer et reprendre son souffle. Il se consacre tout entier à ses lecteurs.

Lecteurs, vous avez dit lecteurs. Quels lecteurs ? Le gamin mal élevé qui essuie ses doigts sales sur la couverture, la mamie presque aveugle qui cherche la sortie et tombe sur Piga, celui qui a confondu la photo de Jean d’Ormesson avec ce médiocre écrivain, l’homme qui fait semblant de lire en tenant l’ouvrage à l’envers, la femme qui trouve que le texte manque d’image, le couple qui acheté cinq bouquins et qui n’a plus de sous pour le sixième, ceux qui se promettent de repasser sans table ni savoir fer. Le ménage qui sort de la douche et ruisselle sur la première page, usée des regards compatissants. Au retour des deux voisins, une femme se précipite. Elle a lu « Ma vie une aventure » et a rencontré son mari, puis elle a acheté « Ma vie une mésaventure » et a accouché d’un premier enfant, maintenant elle veut absolument se faire dédicacer « Ma vie une suite d’aventure » afin de connaître son premier orgasme. C’est le mec de droite visiblement spécialiste de la question qui s’y colle. « Ma vie une devanture » est le prochain bouquin en attente d’impression avant étalage.

À la fin de la journée je vois le pauvre Piga téléphoner fébrilement à sa femme, une petite brune à la poitrine engageante, au fessier aguicheur et au sourire ravageur, pour qu’elle vienne lui acheter un livre, le seul à être vendu, malheureusement elle ne le verra pas car l’homme du milieu a disparu de la circulation, écrasé par la notoriété de ses confrères. En ce qui me concerne, j’ai quitté le salon les bourses pleines de dollars, des ampoules aux doigts à force d’écrire et un rendez-vous avec la femme de Piga qui en a marre de gâcher sa belle jeunesse avec ce mec, soi-disant écrivain, sans histoire. Grâce à ma schizophrénie, je peux sortir avec la femme de Piga sans le tromper et sans me tromper.

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  • Issu du croisement entre une solide lorraine et un léger gascon, j'ai attendu la force de l'âge pour m'investir dans la littérature et commettre des textes qui enrichiront les décharges publiques.
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