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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 21:30

La pelle du 18 juin (cette chronique n'est pas révélatrice de la météo 2013).


Elle a été retrouvée au fond d’un sac, sous l’armoire, derrière les moutons, encore enduite de sable blond et de goudron frais, fleurant rance le beignet à l’abricot, l’algue bretonne verte, la moule passée un jour d’orage ou le marin de retour au port.

Pelle qui roule n’amasse pas mousse.

Elle symbolise le débarquement sur la plage des vacances. Opération délicate, menée depuis tant d’années avec dextérité et audace. Parfaitement exécutée en juillet dernier, sûrement réitérée en juillet prochain. Je peux en parler au présent tant cette action prestigieuse est devenue intemporelle. 

 

Les enfants braillards partent en éclaireurs, le père, la mère, l’oncle et l’amie de la famille forment le gros de la troupe, un corps d’armée compact, uni jusqu’au bout des tongs. Plus loin derrière, mamie, ferme la marche. Elle porte le parasol, la glacière gorgée de munitions, les serviettes de camouflage et la casquette à visière longue. Mamie a chaussée ses chenilles. Elle est emmenée par un chien de chasse devenu chien de traîneau dans l’attente de sa promotion en chien d’aveugle. Il n’a jamais été chien de fusil, Pluto chien de berger.

Sur le petit muret qui surplombe la plage, le bras levé et la paume de la main tournée vers les embruns,

le père, visiblement le chef,

arrête sa troupe et observe le champ de bataille. En un seul battement de cil, au premier grain de sable abrasant sa cornée, il évalue la situation.

La courbe du soleil, le sens de la marée, la direction du vent. La position des campements déjà installés est fusillée du regard, il ne s’agit pas de se laisser surprendre par un encerclement d’ennemis supérieur en nombre et en vivacité d’esprit.

Puis, dans un cri qui mêle la détresse du néanderthalien en proie à la conscience de la disparition de son espèce et celui du cro-magnon épouvanté par ses responsabilités futures, il lance ses éclaireurs à la recherche de la terre promise. Ceux-ci, au haut d’une petite dune, délimitent un cercle virtuel. Aussitôt, sans perdre de temps, le père, la mère, l’oncle et l’amie de la famille s’approprient l’espace. Le reste, c'est-à-dire mamie, suit, lentement car la glacière est lourde, le parasol encombrant et le chien récalcitrant. Le meilleur ami de l’homme, après le cheval, la bière, le foot et la femme, pense qu’un débarquement se fait de la mer vers la terre et non l’inverse. Il tire vers le seul endroit compatible avec sa dignité canine, son coussin sur le canapé à côté de ses croquettes, en face de la télé.

Mamie plante le parasol. Elle hisse les couleurs, installe le fauteuil pliant, ouvre la glacière.

 

Le père s’assoit à l’ombre, dégoupille une bière bien fraîche et s’octroie plusieurs secondes de repos le visage tendu vers l’eau salée. Les enfants déploient les serviettes autour du parasol. Mamie s’étend sur le sable, en plein soleil, maman oint son cuir blanchâtre de graisse de cachalot, les adultes s’allongent face à Ra.

Les enfants foncent vers la flotte, les adultes aussi, le père aboie la caravane passe et le chien tend l’oreille. Il ne faut pas dégarnir le camp. Les voisins immédiats, un clan de jeunes malfaisant, lorgnent vers l’espace laissé libre. Des sournois ! Ils envahissent la zone, annexent le bas de la dune. Dans un réflexe de survie mamie se réveille, ajuste sa visière.

Pour plus de sûreté, le père rappelle les enfants et ordonne de monter un mur de sable. Toutes les grandes nations ont érigé des murs avec succès. La Chine, Maginot, Berlin,  Israël…

Le père pense à l’histoire. Elle lui donnera tort, mais seul le présent compte et le présent n’est pas un cadeau !

Tournée de bière.

Une vague d’envahisseurs post kebab et pan bagnat déferle sur la plage. Cornet de frites agressif, crème glacée en bandoulière, les invasifs arborent la mine réjouie du vacancier repu et content de lui.

Mauvais signe. Hausse du niveau d’alerte. Le plan vigi-flibuste est activé. Pendant que la mère rougie par les dards du soleil reste échouée sur le sable, l’oncle et l’amie de la famille patrouillent à la limite du campement. De son côté mamie donne des signes de faiblesse : la canicule guette et le chien tire la langue. Les enfants, appelés en premier secours, versent des seaux d’eau de mer sur les gisants. L’oncle et l’amie de la famille se tirent derrière la dune d’en face.

C’est la débandade.

La marée monte. Les vagues affûtées comme des lames de fond lèchent les premiers orteils.  

 

Le père siffle le repli et la dernière canette. Le repli est toujours stratégique. C’est un redéploiement sur des positions préparées à l’avance. Ce n’est pas une fuite, c’est une progression à reculons remarquable par sa rapidité et son inorganisation. Un concentré de stratégie.

Le père donne un grand coup de pied à sa femme transformée en corps de braise. Il secoue mamie par la tignasse, elle en perd ses bas, mais heureusement garde le haut. Les enfants ramassent les serviettes ensablées. La troupe s’évacue par le haut de la plage écrasant les tours dérisoires des châteaux de sable. Regroupement sur le muret. Il faut souffler et soigner les blessures. Reconstituer la ligne de front, s’essuyer les orteils, remettre les chaussures, encourager mamie, replier le parasol, jeter les canettes vides dans une poubelle qui déborde, crier sa joie d’en être sorti vivant.

Ne s’avouant jamais vaincu, le père décide de remettre ça le lendemain.

Pour l’heure, c'est la rentrée au bercail.

 

Le père soutient sa femme. Elle est son corps de garde, il est son garde du corps. Pendant ce temps leur fils Charles, en phase terminale de l’école publique, résistant à l’allemand voudrait partir à Londres, perfectionner son anglais.

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Published by PIGA - dans humour
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commentaires

FloppyCorse 19/06/2010 17:13


Vraiment super ton blog et plein d'humour.
J'y repasserai avec plaisir.
Bon week-end


vaudron 10/06/2010 19:30


quelle énergie et quel talent..bravo


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