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25 octobre 2009 7 25 /10 /octobre /2009 23:13

 

Le vieux con était dans son lit, mort depuis le matin.

Il avait quatre vingt treize ans.

Les dernières années de sa vie avaient été éprouvantes pour sa tendre épouse. Elle devait le transporter en fauteuil roulant, le sortir et le rentrer en fonction des intempéries et de son caractère épouvantable surtout depuis qu’il avait appris que sa femme, une jeunette de quatre vingt dix ans le trompait avec un jeune du quartier, un dépressif chauve et boiteux au dentier trop large pour sa bouche. L’homme avait quatre vingt sept ans et le dentier était dans sa famille depuis plusieurs générations. C’était une sorte d’héritage, transmis de la bouche à la bouche, mais toutes les bouches ne se ressemblent pas et le dentier allait plus ou moins bien selon l’anatomie buccale des héritiers.

 

Au chevet de son mari la vielle souriait. Depuis des années il lui menait une vie d’enfer, mettant son frein sur le fauteuil lorsqu’elle le poussait, la tapant de sa cane en bois noir lorsqu’elle lui laçait les chaussures, recrachant sa soupe du soir, buvant du cognac en cachette.

Elle se vengeait, refusait de le rentrer les soirs de pluie, remplissait sa bouteille avec du jus de raisin, déversait le pot de poivre dans sa soupe. Elle lui faisait sa toilette à l’eau froide, oubliait son pull en hiver, enclenchait le chauffage en été, appelait de tous ses vœux une canicule dévastatrice, une grippe espagnole, une légionellose malveillante.

Le temps avait fait son œuvre sans avoir besoin d’aide extérieur. Cela avait pris plus de temps même si il n’y a rien de plus rapide que le temps qui passe.

A elle la belle vie, dans la maison de retraite voisine où son dépressif chauve avait trouvé refuge.

Ses enfants viendraient lui rendre visite le Dimanche, lui feraient faire le tour du quartier. A  la fin du mois, après la paye, ils l’emmèneraient au restaurant. Ils lui devaient bien ça, vu le temps qu’elle avait passé à gâcher sa belle jeunesse à changer les couches, aider aux devoirs du soir, recevoir les fiancées successives et laver le linge sale en famille.

 

Les enfants venaient d’arriver. Le fils, un grand abruti de soixante dix ans, à la retraite misérable et au regard mauvais. Il regardait d’un œil méprisant son père mort et pensait que le vieux lui gâchait sa journée.  Ses parents ne finissaient pas de l’emmerder. Petit, ils l’empêchaient de se gaver de bonbons et de soulever la jupe des filles, plus grand, ils lui ont imposé Gilberte comme épouse, la femme du boulanger, une bonne pâte sans saveur, et maintenant la mort du père …

Le meurtre du père arrivait beaucoup trop tard. Il faudra s’occuper de la mère et l’héritage n’est pas bien lourd.

 

La bonne Gilberte était là aussi, pendu au bras de son mari, hocquetant un sanglot convenu du à l’enfournement précipité d’une viennoiserie cuite à la graisse de bœuf par son papa adoré au four. Le monde et les civilités l’effrayaient, alors elle se calait sous la protection du mâle dominant dont la froideur lui rendait bien service car être proche de lui ne signifiait pas entrer dans une complicité coupable et inutile vu le peu d’admiration qu’il suscitait. Non, Gilberte n’était la femme que d’un seul homme, son père, une espèce de brute épaisse au front fuyant et aux sourcils encombrés de farine. Heureusement, on ne voyait jamais cet homme aussi large que haut, car ses horaires décalés avaient le bon goût de le soustraire à la vue de ses concitoyens.   

 

La petite fille pointa son nez, embrassa sa mère, salua son père, ignora sa grand-mère, jeta un regard furtif sur son grand père et s’éclipsa dans la foulée.  La famille, c’était pas son truc. Elle arborait une énorme paire de seins qui étaient une sorte de laisser passer pour toutes sortes de soirées où sa poitrine devenait un signe extérieur d’intérêt supérieur. Pour le reste, elle ondulait de la croupe sous le nez de plusieurs vieux messieurs qui lui assuraient un train de vie confortable.

 

Il ne faut pas oublier le chien, un roquet de la pire espèce. Comme personne ne lui donnait son coup de pied bi quotidien ni son infâme soupe aux pâtes, il entamait le pied du mort se disant que ce n’était pas canin de manger une nourriture aussi avariée.   

 

Les voisins pointèrent leur nez, il faudrait plutôt dire les voisines. Ces femmes avaient fini par tuer les maris grâce à la longévité exceptionnelle de leurs chromosomes martelés en acier inoxydable depuis la nuit des temps et à cause des frasques inavouables et des libations répétées d’hommes dont la vie n’était pas gaie au regard de la tronche racornie des épouses qui soignaient leurs angoisses métaphysiques en se trempant le cul dans les bassines d’eau bénites placées à l’entrée des églises.

 

Puis vinrent les derniers instants du dernier moment, celui où il fallait porter en terre le corps sans vie enfermé dans cette espèce de boite finement ouvragée et dont l’intérieur était douillettement rembourré.


Le chemin du cimetière avait été regoudroné par une décision unanime du conseil municipal juste avant les élections. Lorsqu’il s’agit de rendre praticable le dernier chemin de la vie le monde bien pensant ne recule pas. Pour un mort qui emprunte le chemin, cinquante vivants profitent du goudron, ce qui est une excellente opération démocratique.

Cela faisait longtemps que le père ne s’était pas trouvé au premier rang d’une cérémonie aussi bien réussie. Seul le conducteur de la charrette le précédait ainsi que quelques chevaux vapeur, mais ils ne comptaient pas tellement l’air neutre et absent du croque mort le confondait avec la grisaille environnante. L’homme de l’art était habillé d’un élégant costume gris foncé, car le noir ça fait deuil et comme chacun sait, trop de deuil tue le deuil et il fallait des vivants pour assister à l’enterrement.  Des vivants ? Il faudrait plutôt parler de survivants car cette assemblée de vieillards plus ou moins jeunes  partis requinqués à l’idée de respirer de l’air frais, voyaient leurs maigres forces les abandonner au fur et à mesure de l’avancée du cercueil. Heureusement le cimetière n’était pas loin et le tombeau proche de l’entrée. Tous ces gens se massèrent au bord du trou avec la sensation étrange d’être attirés par le vide sidéral tandis que les estomacs se tordaient de douleur à l’appel de la soupe de midi. Le vieux con avait été identifié comme malfaisant durant sa vie, la mort confirmait le jugement.


A la sortie du cimetière, cette terre gorgée de bière, le gardien des âmes, un homme dont la hauteur de vue n’avait d’égal que sa largeur d’épaule, agitait son petit carnet.

 

  Aux dernières nouvelles, la veuve qui chevauchait son copain chauve dépressif et boiteux avait une longueur de dentier d'avance sur la meute de ses poursuivants.

 

 

  

  

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